Les expériences médicales au KL Natzweiler

Des médecins se saisissent de l’opportunité qu’offre le camp de concentration de Natzweiler pour mener leurs recherches sur des êtres humains.

SOMMAIRE

  1. La chambre à gaz
  2. Trois médecins au service du Reich
  3. Le bilan humain
  4. Les procès

Le 23 novembre 1941 est inauguré la Reichsuniversität Strassburg, l’université du Reich de Strasbourg, une vitrine de la science allemande. Trois médecins de cette institution nazie se saisissent de l’opportunité qu’offre le camp de concentration, le KL Natzweiler, de pouvoir mener leurs recherches sur des êtres humains.

En juillet 1942, la première étape est la création de la section H (pour Hirt) à l’institut de recherches appliquées à l’effort de guerre qui dépend de l’institut d’hygiène raciale (Ahnenerbe) chargée de prouver la supériorité raciale nazie.

À la demande de trois médecins — Otto Bickenbach, August Hirt et Eugen Haagen — une station expérimentale est créée en août 1942 au KL Natzweiler. Ces professeurs de renommée internationale y mènent des recherches sur le typhus, le gaz phosgène et le gaz ypérite, toutes au service de l’effort de guerre du Reich, à l’exception de la collection anatomique d’August Hirt.

La chambre à gaz

Le bâtiment de la salle des fêtes de l’auberge du Struthof est confisqué en novembre 1940. Il sert dans un premier temps de lieu d’hébergement des premiers déportés dès 1941.

Les travaux d’aménagement commencent à l’automne 1942. La chambre à gaz, d’une superficie de 9,25 m2, pour une contenance de 22,2 m3, est achevée le 12 avril 1943.

Cette chambre à gaz se distingue des autres constructions similaires par sa finalité : elle est utilisée à des fins de recherche biomédicale, et non pour l’extermination de masse prévue dans le cadre de la Solution finale, le projet des dirigeants nazis visant à anéantir le peuple juif.

Trois médecins au service du Reich

Otto Bickenbach (1901-1971) et le gaz phosgène

Professeur de médecine interne, directeur de la polyclinique médicale, codirecteur de l’institut de recherche de la faculté de médecine, il est à l’origine de l’aménagement de la chambre à gaz.

En avril 1943, Bickenbach obtient l’autorisation d’Himmler pour mener ses expérimentations visant à trouver un antidote au gaz phosgène. Les premières expériences ont lieu en juin et juillet 1943, avec le soutien d’une équipe médicale composée de médecins allemands et alsaciens. Le 2 août 1943, la chambre à gaz devient un dispositif mortel avec l’ajout d’un système permettant l’utilisation de sels cyanhydriques .

Otto Bickenbach mène une deuxième série d’expériences le 15 juin et le 9 août 1944 sur 40 victimes dont 16 « Tsiganes ». Il inclut notamment des sujets ayant survécu aux expériences d’Eugen Haagen de janvier-mars 1944. Des doses mortelles entraînent la mort de quatre déportés. Quatre autres meurent des suites des lésions pulmonaires causées par le gaz. Les résultats de ces expériences sont utilisés jusqu’en 1988.

August Hirt (1898-1945) et le gaz ypérite

Professeur d’anatomie et d’histologie, August Hirt est un nazi convaincu et membre de la SS. Il procède à l’aménagement d’un laboratoire dans l’infirmerie du camp de concentration de Natzweiler, au sein d’une baraque, qui devient de fait une annexe de la section H. Ce laboratoire dispose d’une salle de soins, de deux salles de malades, d’appareils médicaux.

Les premières expériences sont menées sur le gaz ypérite, le 25 novembre 1942, avec le concours de son adjoint Karl Wimmer. Le gaz, appliqué sous forme liquide sur la peau, provoque des lésions cutanées soignées à l’aide de cocktails de vitamines et de médicaments. Au moins sept détenus sont contraints de participer à ces expériences, dont trois en meurent. Treize autres victimes probables sont également recensées.

La collection anatomique

Dès janvier 1942, August Hirt souhaite enrichir la collection anthropologique de son institut d’anatomie par des « crânes judéo-bolcheviques », destinés à démontrer la prétendue supériorité de la race aryenne et à attester de l’existence des Juifs après leur extermination. Le projet évolue rapidement vers la constitution d’une collection de « squelettes juifs ».

Du 7 au 15 juin 1943, 109 Juifs sont sélectionnés à Auschwitz pour le projet de Hirt. Seuls 86 sont retenus après un nouveau tri. Le convoi arrive le 2 août 1943. Mis dans une baraque à part, ils ne sont pas immatriculés. Ils sont assassinés en quatre vagues, les femmes les 11 et 13 août, les hommes les 16 et 18 août. Les corps sont transférés à l’institut d’anatomie de l’université du Reich de Strasbourg où ils sont conservés pendant un an dans le sous-sol du bâtiment. Ils sont retrouvés par le service français de recherche sur les crimes de guerre le 1er décembre 1944.

Henri Henrypierre, l’un des assistants de Hirt, reçoit les cadavres. Méfiant, car ils sont arrivés tôt le matin en dehors des procédures habituelles, il recopie les matricules tatouées. À la libération, il les transmet aux autorités françaises. Ces documents seront utilisés lors des procès contre les médecins en 1952 et 1954, puis classés dans le dossier d’instruction, inaccessible au public. L’identité des victimes est révélée en septembre 2003 par Hans-Joachim Lang, permettant l’apposition d’une plaque commémorative dans la chambre à gaz.

Eugen Haagen (1898-1972) et le typhus exanthématique

Professeur d’hygiène et de bactériologie, directeur de l’institut d’hygiène de la Reichsuniversität (l’université du Reich) de Strasbourg, Eugen Haagen est, avant-guerre, une sommité mondiale dans le domaine des vaccins (fièvre jaune, grippe, typhus, hépatite).

Ses premières expériences sont menées en 1942 au camp de sûreté de Vorbruck-Schirmeck. En décembre 1943, Haagen obtient l’accès au KL Natzweiler pour tester un nouveau vaccin contre le typhus et étudier les causes de l’hépatite épidémique. Pour cela, il « commande » 189 cobayes au KL Auschwitz.

Le premier convoi de 100 détenus, arrivé le 12 novembre 1943, dont 82 sont encore en vie, est renvoyé le 24 décembre en raison de l’état de santé jugé insatisfaisant des déportés. Le second convoi, composé de 89 « Tsiganes », arrive le 12 décembre. Haagen mène ses expérimentations sur son nouveau vaccin du 25 janvier au 25 mai 1944 sur 80 hommes de ce convoi. Les victimes souffrent de fortes fièvres et de fatigues, mais aucun décès n’est recensé directement lors des expériences. Cependant, sur les 189 détenus sélectionnés, 29 meurent des suites de leur transfert à Natzweiler.

Ces expérimentations sont peut-être à l’origine d’une épidémie de typhus survenue dans le camp entre avril et juin 1944. Une autre hypothèse pointe un convoi en provenance de Lublin, arrivé le 4 avril 1944, comprenant des cas de typhus.

Le bilan humain

On recense au moins 144 morts directes ou indirectes et 178 autres personnes ont subi des dommages corporels.

Les procès

Eugen Haagen et Otto Bickenbach sont condamnés aux travaux forcés à perpétuité le 24 décembre 1952 par le tribunal militaire de Metz. August Hirt, condamné à mort par contumace, s’était en réalité suicidé le 2 juin 1945 en Forêt-Noire, ce que la justice ignorait. Les deux médecins font appel et sont en juin 1954 condamnés à 20 ans de travaux forcés par le tribunal militaire de Lyon. Ils bénéficient d’une grâce présidentielle en 1955 : Bickenbach reprend une activité médicale à Siegburg, tandis qu’Haagen travaille pour l’Agence fédérale de recherche sur les maladies virales animales à Tübingen.

À partir des années 1990, un nouvel intérêt émerge pour la médecine sous le nazisme. En 2016, l’université de Strasbourg nomme une commission historique indépendante à la suite des accusations de Michel Cymes en 2015 et des révélations de Raphaël Toledano concernant l’existence de restes humains dans les collections de médecine légale. Le rapport de cette commission est rendu en mai 2022.

Pour aller plus loin

STEEGMANN Robert, Struthof. Le KL-Natzweiler et ses kommandos : une nébuleuse concentrationnaire des deux côtés du Rhin. 1941-1945, Strasbourg, La Nuée Bleue, 2005, p. 391-407.

BONAH Christian, GAUME Sandrine, LANG Hans-Joachim, LUTZ Loïc, MOSER Gabriele, SCHMALTZ Florian, La médecine nazie contre l’humanité. Expérimentations médicales au camp de concentration de Natzweiler-Struthof, Paris, Tallandier, 2024.

Source

Photo de couverture de la page : archives Ville de l’Eurométropole Strasbourg – FI_139_8